Mon potager et mes limites

Il y a plusieurs années maintenant, j’avais écrit sur ce blog quelques réflexions sur les limites à poser dans nos vies, en utilisant une anecdote qui m’était arrivée sur une place de parking.

Voici une nouvelle petite histoire cocasse sur le même thème.

L’anecdote

En 2022, je me lance enfin dans mon premier potager. Notre maison (en Bretagne à ce moment-là) est sur un très grand terrain, nos propriétaires vivent la maison à côté, et leur père sur le terrain en face. Les terrains sont délimités, mais ouverts. Comme les poules de nos propriétaires sont en liberté, on installe un grillage autour de mon futur potager pour éviter la destruction.

Mon premier potager, ma petite zone à moi, protégée. J’ai 40 ans, je suis en joie.
Je me jette dans l’aventure. J’apprends, je me décourage un peu, et je persévère.

A., le père de notre propriétaire, accepte avec plaisir que nous remplissions notre cuve avec l’eau du puits artésien sur son terrain. Il nous aide même à le faire. Au point que par deux fois durant la saison, je retrouve mon potager complètement inondé. Il avait pris l’initiative de remplir la cuve sans nous le dire et de partir faire sa sieste sans fermer le robinet. Et je ne dis rien, pour ne pas manquer de reconnaissance.

Malgré ça, les semaines passent et la magie opère : les premières fleurs, puis les premiers légumes. C’est festif et merveilleux, surtout quand on débute.
J’offre ma toute première tomate à ma propriétaire. Elle venait voir si j’en avais une du commerce à lui dépanner, et justement, la première de mon potager venait tout juste de rougir comme il faut. Pour moi, le plaisir c’est autant la récolte pour nous que le partage aux autres.

Et puis, un jour, en rentrant à la maison, je découvre A., à l’intérieur de mon potager, en train de manger des tomates cerises.
Je suis gênée. Ce n’est pas un lieu sacré… mais un peu quand même, haha. Mon premier potager (clos) dans notre jardin !
Se servir soi-même… Mais bon… il nous a rempli la cuve à eau plusieurs fois. Est-ce que ça lui donne des droits sur les légumes ? Je ne pense pas, mais je ne veux pas être rigide.
Alors, je viens lui dire bonjour… à l’intérieur de mon potager. Il semble à l’aise… et je n’ose rien dire (même si je n’en pense pas moins).

Quelques semaines après, nous partons trois ou quatre jours.
Le potager tourne bien, j’ai de belles tomates, certaines mûres, et d’autres qui commencent à se colorer.
Avant de partir, je dis à ma voisine propriétaire qu’en notre absence, elle peut aller se cueillir des tomates si elle le veut.

À notre retour, un grand saladier nous attend sur le muret devant la maison, rempli de tomates mûres… d’autres à peine mûres… et même des vertes.
Je suis déçue. J’aime tellement ramasser mes légumes (mûrs !) moi-même. Et aussi… ces tomates perdues… (non je ne fais pas de confiture).

Finalement, ma voisine m’apprend que ce n’est pas elle. Je comprends, et elle aussi : c’est A. À qui je n’avais rien demandé.

Je prends sur moi. Je ravale ma frustration pour les tomates pas mûres. Le saladier est là de toute façon. Je laisse dedans quelques belles tomates mûres pour en apporter à A. et lui rendre son saladier.
Je vais quand même le remercier, ça partait d’une bonne intention, et glisser en douceur que c’est dommage, il y en avait des pas encore mûres…
J’arrive chez lui, je frappe, j’ouvre la porte… et là, je le découvre devant sa télé, avec devant lui un saladier… rempli de mes plus belles tomates mûres.
Il n’en avait pas ramassé qu’un seul, mais deux ! Et il en avait gardé un entier pour lui !

J’en perds mes mots : « Heu… je venais t’apporter quelques tomates… »
Il me répond : « Ha bah non, regarde, j’ai ce qu’il faut. »
Et là, vous n’allez pas le croire ! Il se lève, attrape le saladier devant lui et me dit : « Tiens, je t’en donne d’autres. », et il les met dans celui que je venais lui rendre.
Il était en train de m’offrir… mes propres tomates.
J’ai balbutié un merci, et je suis repartie, abasourdie, avec son saladier rempli de mes (nos ?) tomates.

De retour à la maison, je raconte l’histoire à Fabien. J’imagine déjà A. retourner faire ses cueillettes régulières dans mon potager. Fabien me propose d’aller gentiment lui parler. Il sait à quel point ces situations sont galères pour moi, ils s’entendent bien, il fera ça cool, je le sais.
Mais… j’avais 40 ans. Il était temps que j’apprenne à poser moi-même mes limites. Allez, Claire, grandit un peu !

Le lendemain, je suis retournée le voir, le coeur battant… et avec douceur, je lui ai dit : « A., tu sais, c’est mon premier potager, et j’aime beaucoup cueillir moi-même mes légumes et pouvoir les offrir, à toi, mais aussi à d’autres. C’est un vrai plaisir pour moi. S’il te plait, est-ce que tu peux à l’avenir me laisser faire ça ? »
Il a ri, un peu gêné, mais il a compris le message. Et il n’est plus rentré dans mon potager.

Ce qui est bête, et c’est une des leçons de cette histoire, c’est que si j’avais osé lui dire la première fois que je l’avais vu se servir dans mon potager, il n’aurait sans doute pas recommencé. Et je n’aurais pas perdu toutes ces belles tomates vertes.

Un lieu dont prendre soin

Mon potager, c’est ma zone, avec ses limites. J’ai le droit d’inviter les gens à entrer, et même de les inviter à se servir. Mais j’ai aussi la responsabilité de choisir qui je laisse entrer… et de demander à certains d’en sortir, quand l’abus est là, petit ou grand.

Il y aura des gens, invités ou non à entrer, qui arracheront des plants, écraseront des parterres, se serviront sans demander. Et dans ces cas-là, c’est quand même souvent nous qui devrons prendre le temps de restaurer notre jardin.

Et puis, en toute honnêteté… moi aussi j’ai eu mes torts.
Quand j’ai été blessée, j’ai parfois eu des réactions immatures. C’est presque un lancer de tomates de jardin à jardin haha.
Et surtout… il m’est arrivé de juger : la façon dont les autres cultivent leur espace, leurs choix, leur vie… et même leur vie de foi.
Donner son avis sur le jardin des autres sans qu’on nous le demande, c’est aussi une façon d’y entrer sans y être invité.
Il m’a fallu le reconnaître ces dernières années et demander pardon aux gens quand il m’a semblé avoir dépassé des limites.

Alors cette invitation vaut pour tout le monde, moi y compris : est-ce que je pose des limites claires ? Est-ce que je respecte celles des autres ?

Et puis il y a ceux qui ne réaliseront jamais les dégâts qu’ils ont causés. Qui ne restaureront rien, ne demanderont jamais pardon. Par manque de conscience, ou simplement parce qu’ils n’en sont pas capables.
Réparer quand on a blessé, demander pardon quand on a franchi les limites des autres, c’est la responsabilité de chacun. Certains ne le feront jamais, c’est ainsi.

« Garde ton coeur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie » est certainement un de mes versets préférés. « Garde ton jardin » : désherber, entretenir, soigner, arroser, cultiver, tout ça en union avec le Parfait Jardinier du coeur. Cela vaut aussi pour entretenir les limites.

Jésus et les limites


Jésus avait-il des limites ?
Son amour inconditionnel et sa mort à la croix ne signifient pas qu’il n’ait jamais posé de limites. Et encore moins qu’il ne prenait pas soin de son Jardin. Bien au contraire.
Voici certaines limites trouvées dans les évangiles :
Jésus ne donnait pas le même accès à tout le monde : il y avait les pharisiens, la foule, les disciples, les 12, et même les 3 dans certains moments. L’intimité n’était pas ouverte de la même manière à chacun.
Il lui arrivait de se retirer quand les foules le cherchaient. Malgré les besoins, il ne répondait pas à toutes les attentes. Il pouvait prendre son temps pour venir, même si on le pressait par urgence (avec Lazare).
Avec les pharisiens, il posait des limites claires, ne cherchait pas à entrer dans des discussions stériles. Ce n’est pas forcément avec eux qu’il s’installait à table pour partager. Il a même posé des limites autour de la femme qu’on allait lapider.
Il a quitté des lieux où il n’était pas accueilli, et s’est retiré face au danger parce que ce n’était pas le temps.

Pour terminer, j’ai cette pensée : « élargis l’espace de ta tente. »
Jésus nous montre le chemin de l’amour inconditionnel, mais n’allons pas trop vite. Nous voulons parfois tout donner de nous, être un « potager ouvert à tous » pour suivre son exemple, alors que notre espace intérieur est encore en construction. Lui a pu se donner largement parce que son intérieur était vaste, mature, en communion parfaite et constante avec le Père. Le nôtre, lui, s’élargit petit à petit, et mûrit peu à peu dans la communion avec Dieu.
Si nous faisons par principe, plutôt que portés par le mouvement de la Présence Vivante en nous, nous risquons de glisser, sans même nous en rendre compte, vers le légalisme et un sacrifice humain plus que divin…

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