Là où tu ne voulais pas voir Dieu
« Et le roi leur répondra : Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. » (Matthieu 25:31–40) Lire le passage en entier
Ce passage central de l’évangile de Matthieu dévoile le mystère profond qui anime Jésus, révélant aussi la réalité à laquelle notre cœur est appelé à s’éveiller. Ce qui est d’autant plus surprenant, c’est que dans ce passage, cette invitation prend l’apparence inattendue d’un « jugement final ».
Et si ce chapitre paraît d’abord si « grave », c’est peut-être pour marquer en nous la solennité du moment présent. Car c’est dans cet instant si fugace, là où notre inconscient mène si souvent la danse, que tout se joue : il peut être comme un terreau de vie, d’amour et de divin, tout comme il peut se refermer en un enfer personnel, un royaume stérile gouverné par l’ego.
Cet article n’a vraiment pas pour but d’alimenter les peurs ou d’approfondir cette notion de jugement au sens d’un tribunal céleste. Ce que je dirais simplement en passant, c’est que ce « jugement », si on l’aborde avec un regard neuf, peut être en réalité une expérience de tous les jours. C’est une situation que nous vivons à chacun de nos actes, à chacune de nos pensées, à l’état d’être de l’instant : sommes-nous en train de participer au Royaume ou de nous en exclure ?
Cette dynamique n’est jamais figée.
En l’espace de quelques instants, je peux participer pleinement au Royaume où s’exprime un élan de compassion vraie, et la seconde d’après, m’en priver, par un jugement rapide ou une réaction égoïque. Le Royaume n’est donc pas une destination, mais un état d’être. C’est un art de vivre au présent, une « fréquence » sur laquelle on choisit (ou non) de s’accorder instant après instant.
Cela étant dit, je voudrais approfondir le passage dans ce même chapitre, où Jésus pose une condition mais aussi un but :
« Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait. ».
Cette simple phrase n’est pas une jolie métaphore poétique. C’est un geyser de révélation.
L’amour sans frontières
Il y a un détail historique qui est très intéressant. Dans une version syriaque datant probablement du 2ème siècle selon certains historiens en manuscrit (la version curetonienne, qui s’appuie sur des traditions plus anciennes que les manuscrits grecs), Jésus ne précise pas : « aux plus petits de mes frères ». Il dit simplement : « aux plus petits ».
Si nous tentions de nous convaincre (et de nous rassurer) en pensant qu’il ne s’agissait ici que de sa propre communauté de croyants, le message est en fait tout autre. Jésus explose l’appartenance religieuse : il parle de notre rapport à l’humanité entière, vrai sanctuaire de la Présence secrète. Il tourne nos regards vers la grande Présence, dans les plus démunis, les plus rejetés, les plus faibles dans la grande communauté des Hommes, sans distinction de croyance ou d’appartenance.
Le terreau divin sous la poussière du monde
Mais comment Jésus peut-il dire une telle chose ?
Se voyait-il physiquement en ces personnes, ou projetait-il sa propre personnalité en elles ?
En réalité, il reconnaît l’essence de la Vie, l’Esprit. Il perçoit la réalité de son « Je » intérieur (et non de son ego). Il voit le Père en lui, mais il Le voit tout autant cacher dans la vie de chaque être humain. Jésus ne discernait en lui-même qu’une seule réalité : sa nature d’Être, le Père en lui. S’il nous appelle à renoncer à nous-mêmes, c’est bien parce que lui-même s’est effacé devant le Père. Le Maître ne demande rien qu’il ne vive lui-même.
Il cherche à nous éveiller, à nous rendre sensibles à ceux que le monde ignore ou ne veut pas voir. Là où on l’attend le moins, là où notre conditionnement religieux ou social aurait tendance à ne surtout pas voir Dieu chez les personnes appauvries, salies par la vie, malades, ou même coupables, Dieu reste l’Immanent en tous. Il est le terreau silencieux de leur propre existence, même à leur insu.
Bien sûr, ce Dieu intérieur, cette étincelle, ne remplace pas leur liberté. Il n’influence pas de force leurs pensées, leurs actes ou leur volonté. Mais Il reste ce Souffle originel, cette Présence par laquelle, comme le disait l’apôtre Paul aux Athéniens (Actes 17:28), « en lui, nous avons la vie, le mouvement et l’être ».
Et pourquoi Jésus prend-il soin de nous rendre sensibles à sa présence essentielle chez les plus petits ? Peut-être parce que la honte, la faiblesse, la colère, la haine ou la dépression n’ont jamais été des barrières pour l’Être, quel que soit l’état intérieur d’un homme. Aussi choquant que cela paraisse, Il nous pousse à dépasser nos jugements hâtifs pour découvrir l’unité en Dieu, précisément là où nous aurions cru bon de condamner.
La grandeur des petites choses
« Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ;
j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ;
j’étais étranger, et vous m’avez accueilli ;
j’étais nu, et vous m’avez vêtu ;
j’étais malade, et vous m’avez visité ;
j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi. »
(Matthieu 25:35-36)
Et si c’était cela, le coeur de l’Amour, le sens caché de la Vie ?
Faire du bien dans les gestes les plus ordinaires. Un père orthodoxe, théologien et écrivain, Jean Yves Leloup, dit d’ailleurs que « le plus petit acte d’amour est plus grand que la plus grande des cathédrales », peut être inspiré par Jean de la Croix qui écrivait : « Le plus petit acte de pur amour a plus de prix aux yeux de Dieu, il est plus profitable à l’Eglise et à l’âme elle-même que toutes les autres oeuvres réunies. » .
L’enjeu véritable est d’apprendre à percevoir la vie de Dieu en nous-même comme en chacun. Et surtout là où l’on ne souhaiterait spontanément pas Le voir : dans ce qui nous dérange, dans la fragilité absolue, dans l’autre qui ne nous ressemble pas.
« Alors les justes lui répondront :
Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, et t’avons-nous donné à manger ;
ou avoir soif, et t’avons-nous donné à boire ?… »
(Matthieu 25:37-39)
Ils ont aimé… presque à leur insu.
Sans chercher à bien faire.
Juste naturellement.
C’est cette simplicité-là,
ô combien défiante,
que Jésus nous invite à vivre :
un amour vrai,
une vie d’amour incarné,
qui voit Dieu dans les plus petits.


